De la bibliothèque à l’architecture intérieure : l’évolution récente de ma peinture

En réorganisant récemment mon site, j’ai été amenée à regarder autrement le chemin parcouru au cours de ces dernières années. Mes peintures de bibliothèques occupent depuis longtemps une place essentielle dans mon travail. Pourtant, depuis quelque temps, une nouvelle écriture s’est progressivement imposée : plus géométrique, plus libre et plus abstraite. Elle ne constitue pas une rupture, mais plutôt le prolongement naturel de recherches déjà présentes dans mes œuvres précédentes.
La bibliothèque comme architecture de la mémoire

Je n’ai jamais envisagé la bibliothèque comme un simple motif décoratif. Les livres y forment des rythmes, des lignes, des silences et des respirations. Ils portent la trace du temps, de la connaissance et des vies qui les ont traversés.
Dans ces compositions, je cherche moins à représenter fidèlement des rayonnages qu’à construire un espace mental. Les verticales des livres, les étagères et les intervalles deviennent les éléments d’une architecture intérieure. Certains ouvrages se rapprochent, d’autres s’isolent ou s’inclinent légèrement. Une présence humaine demeure perceptible, bien qu’aucune figure ne soit représentée.
Avec le temps, cette organisation construite autour du livre a pris une autonomie croissante. Les lignes se sont déplacées, les formes se sont simplifiées et l’espace pictural s’est libéré du sujet identifiable.
Du livre à la forme

Le passage vers mes compositions géométriques s’est fait progressivement. Les verticales et les rectangles issus des bibliothèques sont restés présents, mais ils ont commencé à dialoguer avec des courbes, des cercles et des formes plus organiques.
Je me suis alors intéressée à ce qui se produit lorsque deux masses se rencontrent, lorsqu’une ligne semble interrompre un mouvement ou lorsqu’une forme sombre vient modifier l’équilibre de l’ensemble. Le tableau devient un espace de tensions discrètes, de correspondances et de passages.
Cette évolution m’a permis d’aborder plus directement certaines préoccupations qui traversent depuis longtemps ma peinture : la mémoire, les strates, le temps, l’équilibre et la présence. Le sujet n’a pas disparu ; il est devenu moins littéral. Chacun peut désormais y reconnaître une architecture, une silhouette, un instrument, un paysage intérieur ou simplement un rapport entre des formes et des couleurs.
Une construction proche de la musique

Les titres de mes œuvres récentes témoignent souvent d’une proximité avec le vocabulaire musical : Contrechant, Musica, Basse continue ou encore Conjonction. Cette référence ne signifie pas que je cherche à illustrer une musique précise. Elle traduit plutôt ma manière de construire une peinture.
Une couleur peut agir comme une note tenue. Une ligne verticale crée une pulsation. Une courbe vient introduire un mouvement différent, tandis qu’une forme sombre donne du poids et de la profondeur à l’ensemble. Certaines parties semblent se répondre ; d’autres maintiennent volontairement une tension.
Comme en musique, l’équilibre ne naît pas de la symétrie parfaite. Il se construit dans les écarts, les reprises, les silences et les variations.
La matière, les couches et les effacements

Même si mes compositions sont devenues plus géométriques, je ne recherche jamais une surface parfaitement lisse ou impersonnelle. La matière reste fondamentale dans mon travail.
Je peins à l’huile sur toile de lin, au pinceau et au couteau, en superposant de nombreuses couches. Certaines sont ensuite grattées, essuyées ou partiellement recouvertes. Des traces anciennes demeurent visibles sous les couleurs plus récentes. Cette succession d’ajouts et d’effacements donne au tableau sa profondeur et lui évite de devenir trop rigide.
La géométrie constitue donc une structure, mais elle reste traversée par les accidents de la matière et par le geste. C’est précisément cette confrontation entre construction et liberté qui m’intéresse aujourd’hui.
Les Architectures intérieures
J’ai choisi de réunir ces nouvelles peintures sous le titre Architectures intérieures. Cette expression traduit à la fois leur construction formelle et leur dimension plus intime.
Ces œuvres ne représentent pas des espaces réels. Elles évoquent plutôt la manière dont les souvenirs, les émotions et les expériences s’organisent en nous. Les formes s’assemblent, se superposent ou se repoussent comme les différentes strates d’une mémoire.
Cette série prolonge ainsi naturellement mon travail autour des bibliothèques. Les livres ont peu à peu laissé place aux formes, mais la recherche demeure la même : construire un espace sensible, habité par le temps et par une présence humaine implicite.
Aujourd’hui, je poursuis parallèlement ces différents chemins. Je continue à peindre des bibliothèques, des paysages abstraits et des compositions géométriques. Ces séries ne s’opposent pas : elles dialoguent et s’enrichissent mutuellement. Ensemble, elles racontent l’évolution d’une même peinture, entre structure et mouvement, mémoire et abstraction.



Commentaires